Archives mensuelles : octobre 2016

Ne Tirez Pas sur l’Oiseau Moqueur

J’aime la lecture et le cinéma. Les deux m’apportent des plaisirs différents et complémentaires. Mais comme toute lecteurice, je crains l’adaptation à peu près autant qu’un vampire craint la lumière. Et puis arrive ce moment où c’est Gregory Peck qui me propose une adaptation alors forcément je fonds.

 

Aujourd’hui donc, je vous propose donc un article sur Ne Tirez Pas Sur l’Oiseau Moqueur (le livre ET le film).

 

Ne Tirez pas sur l’Oiseau Moqueur, 1960, Harper Lee

Du Silence et Des Ombres, 1962, Robert Mulligan

 

C’est l’histoire de Scout, petite fille intrépide et n’ayant pas froid aux yeux qui vit dans l’Alabama de la Grande Dépression (ni un Etat, ni un période connue pour sa grande ouverture d’esprit). Elle vit avec son grand frère Jem et son père le merveilleux Atticus Finch (notez l’objectivité) qui élève seul ses deux enfants. Atticus Fich est avocat et croit en la justice. Quand il est commis d’office pour défendre un homme noir accusé du viol d’une femme blanche, il va réellement le défendre.

On suivra le procès et la vie du village qui palpite au rythme de ces évènements à travers les yeux de Scout.

 

Lire Ne Tirez pas sur l’Oiseau Moquer c’est retourner dans ces petites villes du Sud, qui ne se sont pas vraiment remis de la Guerre de Sécession et où flotte encore parfois le drapeau Confédéré. C’est sentir la poussière et le temps qui dure longtemps. C’est imaginer (ou pas) les croix qui brulent et les capuchons blancs. Nous sommes dans les années 30 et il ne faut pas être grand clerc pour imaginer le sort qui attend l’accusé Tom Robinson : la corde.

 

Harper Lee écrit ce livre en 1961. Les Etats-Unis sont en plein Mouvement des Droits Civiques et la Ségrégation qui sévit est remise en question. Elle prendra fin officiellement 4 ans plus tard (je dis officiellement parce que encore aujourd’hui la situation est loin d’être réglée). 50 ans plus tard, l’œuvre est devenu un classique lu au collège par tous les étudiants américains.

 

A sa sortie, le livre est un tel succès qu’il sera presque immédiatement adapté au cinéma. En 1962, sort donc sur les écrans Ne Tirez Pas Sur l’Oiseau Moqueur, adapté en français sous le titre Du Silence et des Ombres (oui, je sais, ça partait mal).

Le sublime et le merveilleux Gregory Peck (je suis toujours objective, parfaitement) reprend le rôle d’Atticus Finch qui vole la vedette à Scout et devient le personnage principal du film.

 

Le village sent toujours la poussière et le temps qui dure longtemps mais le point de vue naïf de la petite fille est troqué par le point de vue militant de son père. Cela permet l’un des plus puissants monologues de l’histoire du cinéma : la plaidoirie d’Atticus Finch pendant laquelle il remet en cause à peu près tous les fondements de la société américaine de l’époque (quand je vous dis qu’il est merveilleux). Plus de 50% des avocats américains disent d’ailleurs que ce discours est à l’origine de leur vocation.

 

Le film est fidèle au livre tout en lui apportant un éclairage différent. Mais je vous conseille quand même de commencer par le livre (toujours commencer par le livre !). Le style enfantin de l’écriture (logique puisque c’est une petite fille qui s’exprime) peut donner une fausse impression de facilité à ce livre qui ne l’est pas. La famille Finch est en tous cas une très belle rencontre littéraire.

 

65% au test Bechdel (2 personnages féminins identifiés, parlent ensemble… mais d’un personnage masculin).

 

 

L’Art de la Joie

L’Art de la Joie, 1998, Goliarda Sapienza

 

Il est de ces romans qui deviennent des livres de chevet ou des guides. De ces romans qu’on lit en se disant qu’il faudra revenir dessus plus tard, quand on en sera là dans notre vie. De ces romans qui font grandir.
L’Art de la Joie fait partie de ces romans ( j’ai presque un planning des différents évènements lors desquels je devrai le relire).

C’est la joie de Modesta. Petite fille née en 1900 dans la Sicile brulante et rurale, au sein d’une famille analphabète, elle devient une vraie Princesse avec un vrai palais et un vrai Prince. Mais, ce n’est pas une Princesse Walt Disney. Femme instruite, libre, indépendante et farouche, Modesta, qui porte bien mal son prénom, traverse toute la première moitié du XXème siècle, nous entrainant avec elle au milieu des vignes et luttant contre le fascisme.

 

Communiste et féministe, elle prend le fusil comme elle affirme sa bisexualité : avec ferveur et sans honte. Modesta adopte, aime, se bat. Pendant plus de 600 pages notre pouls bat avec le sien. Roman initiatique, on perçoit la force incroyable de Modesta et on veut apprendre d’elle.

 

Quand j’ai commencé ce livre, j’ai eu beaucoup de mal avec le style. Ecrit à la 3ème personne, Goliarda Sapienza prête parfois sa plume à Modesta le temps de quelques paragraphes. Alors le style se fait dur, bouillonnant, brut. Quand l’auteure reprend la plume, c’est pour poser un dialogue sans locuteurs au milieu du torrent de mots.

Il faut s’accrocher, mais le bénéfice retiré vaut bien de s’adapter au style de Modesta.

 

L’Art de la Joie c’est aussi un livre maudit pour lequel son auteure a tout sacrifié. Pendant dix ans, elle a cessé de jouer au théâtre et au cinéma. Goliarda Sapienza a vendu tout ce qu’elle possédait, meubles compris et a vécu dans la pauvreté pour se consacrer à ce qui deviendra son chef d’œuvre. Un chef d’œuvre qui ne sera publié que deux ans après sa mort et passera inaperçu pendant près de 10 ans.

 

On en sort avec une immense gratitude pour cette femme qui a tout laissé pour nous faire partager l’extraordinaire vie de Modesta.

Une lecture qui laisse des traces pendant longtemps. Une ode à la liberté.

 

Le Village du Péché

[TW harcèlement sexuel et viol]

Le Village du Péché, 1927, Olga Préobrajanskaïa

Le village du péché c’est une histoire de femmes fortes et de femmes fragiles. C’est un film sur le harcèlement sexuel et le viol. C’est un film toujours d’actualité qui a été réalisé en 1927 par une femme : Olga Préobrajanskaïa. Elle a réalisé une dizaine de film, malheureusement, Le Village du Péché, est le seul disponible en France…

Il débute au printemps 1914.Vassili Shironine, patriarche acariâtre et libidineux a un garçon et une fille tous deux en âge de se marier. La fille Wassilissa, se rebelle contre son père qui refuse d’accorder sa main à un simple forgeron et quitte la maison familiale pour s’enfuir avec celui qu’elle aime mais qu’elle ne pourra pas épouser (pas le consentement du père, tout ça) (spoiler, ce personnage est sublime et j’en suis une très grande fan). Vassili décide de marier son fils Ivan à une orpheline Anna. Ça tombe bien, les 2 jouvenceaux sont amoureux. Sauf que ce n’est pas par grandeur d’âme ni par romantisme qu’il pousse à ce mariage, c’est juste que le vieux barbon convoite secrètement la jeune Ana. Peu de temps après le mariage, la Première Guerre Mondiale arrive et Ivan doit rejoindre le front. Anna, se retrouve seule chez son beau-père, prise entre la maîtresse de Wassili qui l’exploite en lui donnant les tâches les plus ingrates et le harcèlement de plus en plus menaçant du patriarche qui profite de la disparition de son fils.

Si le fond est dur, la forme est magnifique. Le village du péché, c’est aussi la splendeur d’images de nature et d’animaux. Ce sont les magnifiques costumes traditionnels des personnages féminins. Ce film semble intemporel et est pourtant ancré dans son époque. La réalisatrice a tourné pendant 2 ans (de 1926 à 1927) pour saisir le rythme des saisons.

Mais Le village du péché est avant tout un film féministe. Le scénario, écrit par un homme et une femme, fait de la scène de viol (qui est plus suggérée qu’autre chose) l’aboutissement d’un processus, celui du harcèlement. Un harcèlement de plus en plus poussé et feint d’être ignoré jusqu’à l’agression mais aussi la honte se retournant contre la victime. Tout ce que beaucoup de films ignorent ou nient, encore dans le cinéma du XXIème siècle, Olga Probrajanskaïa parvient à le décrire.

Pourquoi ce film est féministe ? Parce Wassilissa, parce que Ana.

Wassilissa défie son père prend sa vie en main et fait fi du regard réprobateur de tous les villageois. Jusqu’à la fin du film elle vivra sa vie comme elle l’entend. Ce personnage montre une grande force et celle-ci est mise en valeur tout au long du film (je vous ai dit à quel point j’aime ce personnage ?).

Si Ana n’a pas la force de Wassilissa  à aucun moment on en fait un personnage faible. Ana est seule, et fait ce qu’elle peut avec le peu qu’elle a. Le film dénonce la lâcheté des gens, le victim bashing qui rend Ana coupable du viol et dédouane le violeur. Quelque chose qu’on connaît malheureusement toujours presque cent ans après…

La question qu’on pourrait se poser est pourquoi aller voir un film soviétique, muet en noir et blanc sur quelque chose qu’on connaît toutes de près ou de loin ?

Parce que déjà en 1927, des femmes faisaient des films pour dire que ce n’est pas normal, et que ça fait du bien de les voir (en plus le film est beau et les acteurs sont bons. Que demander de plus ?)

100% au test de Bechdel

Disponible gratuitement sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=lCHgdvBW1Gw