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La Dolce Vita

 

La Dolce Vita, 1960, Roberto Fellini

 

Malgré ma passion pour le cinéma américain, il fallait bien qu’un jour je découvre le cinéma italien et comme Rome est une ville chère à mon cœur, le choix était évident….

Me voilà donc suivant les pérégrinations de Marcello, journaliste à scandale, dans la Rome de 1959.

 

L’ouverture du film donne le ton : sous les crépitements de paparazzi, Marcello et Maddalena, héritière richissime, s’en vont et passeront la nuit dans la chambre d’une prostituée mise à la porte pour l’occasion. A son retour chez lui, Marcello découvre sa compagne, Emma qui vient de faire une tentative de suicide.

La caméra errera ensuite entre fêtes outrancières et crises existentielles avec pour fond une Rome en pleine construction.

Ce film propose une critique du journalisme à sensation très intéressante. On y rencontre, scène après scène des paparazzis accrocs à la provoc, en quête de la photo la plus choc, sans la moindre notion de conscience journalistique.

Deux scènes m’ont marquées.

Scène 1. Extérieur. Jour.

Marcello et un policier attendent une femme pour lui apprendre que son mari, un ami de journaliste, s’est suicidé après avoir tué leurs deux enfants. Le policier ne la connait pas, Marcello doit la reconnaitre et lui apprendre la nouvelle. Alors que l’immeuble où s’est déroulé le drame est envahi de photographes qui tentent de rentrer dans l’appartement, certains ont suivi les deux hommes. La femme arrive vers Marcello, et peut à peine marcher prise dans un essaim de flashs. Elle ne sait rien et ne comprend pas pourquoi elle est l’objet d’un tel engouement. Elle sourit, rit, sans savoir que les appareils photos ne veulent qu’immortaliser le visage de cette femme qui vient de tout perdre.

Scène 2. Extérieur. Nuit.

Il y a foule dans cette banlieue de Rome où on dit que la Vierge Marie est apparue à deux enfants. Croyants, journalistes et bien sûr photographes sont venus qui prier sur ce lieu de miracle, qui couvrir cet évènement.

Trop de monde dans un petit espace entraine un mouvement de foule. Un enfant meurt. On voit donc la mère et le prêtre agenouillés au sol. Une bénédiction est en train d’être faite quand un photographe arrive et photographie le corps juste avant qu’on rabaisse le drap.

 

Le pire du voyeurisme dont peut faire preuve certains photographes est  mis en scène de la façon la plus crue qui soit. Lors de cette deuxième scène, on pense d’ailleurs à Romy Schneider.

En 1981, le fils de Romy Schneider vient de mourir et les photographes seront tellement insistants lors de l’enterrement qu’elle ne pourra pas rester jusqu’au bout. Un paparazzo a même été jusqu’à se déguiser en infirmier pour prendre en photo le corps de l’adolescent et vendre le cliché dans la presse. Ça a fait un tel tôlé que le photographe finira par détruire la photo.

 

La Dolce Vita c’est aussi des femmes. Toutes rêvent et désespèrent.

Maddalena, riche héritière qui vit encore chez ses parents et erre de fête en fête, attendant de croiser Marcello. Elle rêve de se cacher, de quitter Rome tout en ayant peur de provoquer le changement.

Sylvia, blonde actrice américaine qui ne dort qu’avec du parfum. Clone de Marylin aussi éthérée et opalescente qui fait chavirer tous les cœurs (celui de Marcello le premier) sauf celui de son fiancé.

Emma enfin, la fiancée déçue mais amoureuse jusqu’à perdre la raison de Marcello. Prête à tout pour son homme, elle prie pour qu’il lui reste et tente de se suicidé quand il part. Elle n’imagine pas sa vie sans lui et la caméra de Fellini ne l’imagine pas sans homme.

Il n’est pas bon être une femme dans un film italien de 1960 réalisé par Fellini. Ainsi, les personnages féminins sont souvent caricaturaux et celui d’Emma donne l’impression d’une femme possessive et déprimée étouffant un personnage masculin qui se veut moderne et cool.

La vérité c’est qu’il la quitte sur une route déserte, de nuit et l’abandonne là. Il viendra quand même la chercher quelques heures plus tard (le Soleil aura eu le temps de se lever).

 

La dernière scène m’a laissé un goût désagréable en bouche. Lors d’une fête Marcello remarque une femme ivre, au bord du coma éthylique. Il l’oblige à se mettre à quatre pattes, s’assoit sur son dos puis lui donne des fessées pour qu’elle avance. Pendant ce temps-là, il déchire les bretelles de sa robe. Quand elle finit par s’écrouler par terre, il l’oblige à boire plus d’alcool. Il finira en la recouvrant de plumes pour en faire un poulet, terminant ainsi de l’humilier.

 

Je comprends que ce film soit considéré comme un chef d’œuvre. La musique est magnifique et certains plans relèvent du génie. Je parle entre autres de la fameuse baignade dans la fontaine de Trévise et aussi de cette conversation entre Anouk Aimé et Marcello Mastroianni à travers les murs d’un palais italien. La forme est effectivement superbe. Mais quand on est une féministe de 2016, il est très dur de voir des femmes se faire frapper par leur compagnon dans la rue, devant un public trouvant ça normal. J’ai toujours eu du mal avec le concept de faire de l’art sur la misère ou la souffrance d’autrui et c’est ce que j’ai vu dans ce film.

On pourra me dire que « c’était comme ça à l’époque » ou que c’est une œuvre de fiction mais en 2016 une femme meurt tous les 3 jours sous les coups de son compagnon. Ce chiffre n’est pas une fiction. On pourrait donc ne plus appeler « chef d’œuvre » un film qui banalise les violences faites aux femmes.

 

33% au test de Bechdel (plus de 2 personnages féminins identifiés mais elles ne parlent pas entre elles).

 

Ne Tirez Pas sur l’Oiseau Moqueur

J’aime la lecture et le cinéma. Les deux m’apportent des plaisirs différents et complémentaires. Mais comme toute lecteurice, je crains l’adaptation à peu près autant qu’un vampire craint la lumière. Et puis arrive ce moment où c’est Gregory Peck qui me propose une adaptation alors forcément je fonds.

 

Aujourd’hui donc, je vous propose donc un article sur Ne Tirez Pas Sur l’Oiseau Moqueur (le livre ET le film).

 

Ne Tirez pas sur l’Oiseau Moqueur, 1960, Harper Lee

Du Silence et Des Ombres, 1962, Robert Mulligan

 

C’est l’histoire de Scout, petite fille intrépide et n’ayant pas froid aux yeux qui vit dans l’Alabama de la Grande Dépression (ni un Etat, ni un période connue pour sa grande ouverture d’esprit). Elle vit avec son grand frère Jem et son père le merveilleux Atticus Finch (notez l’objectivité) qui élève seul ses deux enfants. Atticus Fich est avocat et croit en la justice. Quand il est commis d’office pour défendre un homme noir accusé du viol d’une femme blanche, il va réellement le défendre.

On suivra le procès et la vie du village qui palpite au rythme de ces évènements à travers les yeux de Scout.

 

Lire Ne Tirez pas sur l’Oiseau Moquer c’est retourner dans ces petites villes du Sud, qui ne se sont pas vraiment remis de la Guerre de Sécession et où flotte encore parfois le drapeau Confédéré. C’est sentir la poussière et le temps qui dure longtemps. C’est imaginer (ou pas) les croix qui brulent et les capuchons blancs. Nous sommes dans les années 30 et il ne faut pas être grand clerc pour imaginer le sort qui attend l’accusé Tom Robinson : la corde.

 

Harper Lee écrit ce livre en 1961. Les Etats-Unis sont en plein Mouvement des Droits Civiques et la Ségrégation qui sévit est remise en question. Elle prendra fin officiellement 4 ans plus tard (je dis officiellement parce que encore aujourd’hui la situation est loin d’être réglée). 50 ans plus tard, l’œuvre est devenu un classique lu au collège par tous les étudiants américains.

 

A sa sortie, le livre est un tel succès qu’il sera presque immédiatement adapté au cinéma. En 1962, sort donc sur les écrans Ne Tirez Pas Sur l’Oiseau Moqueur, adapté en français sous le titre Du Silence et des Ombres (oui, je sais, ça partait mal).

Le sublime et le merveilleux Gregory Peck (je suis toujours objective, parfaitement) reprend le rôle d’Atticus Finch qui vole la vedette à Scout et devient le personnage principal du film.

 

Le village sent toujours la poussière et le temps qui dure longtemps mais le point de vue naïf de la petite fille est troqué par le point de vue militant de son père. Cela permet l’un des plus puissants monologues de l’histoire du cinéma : la plaidoirie d’Atticus Finch pendant laquelle il remet en cause à peu près tous les fondements de la société américaine de l’époque (quand je vous dis qu’il est merveilleux). Plus de 50% des avocats américains disent d’ailleurs que ce discours est à l’origine de leur vocation.

 

Le film est fidèle au livre tout en lui apportant un éclairage différent. Mais je vous conseille quand même de commencer par le livre (toujours commencer par le livre !). Le style enfantin de l’écriture (logique puisque c’est une petite fille qui s’exprime) peut donner une fausse impression de facilité à ce livre qui ne l’est pas. La famille Finch est en tous cas une très belle rencontre littéraire.

 

65% au test Bechdel (2 personnages féminins identifiés, parlent ensemble… mais d’un personnage masculin).

 

 

L’Art de la Joie

L’Art de la Joie, 1998, Goliarda Sapienza

 

Il est de ces romans qui deviennent des livres de chevet ou des guides. De ces romans qu’on lit en se disant qu’il faudra revenir dessus plus tard, quand on en sera là dans notre vie. De ces romans qui font grandir.
L’Art de la Joie fait partie de ces romans ( j’ai presque un planning des différents évènements lors desquels je devrai le relire).

C’est la joie de Modesta. Petite fille née en 1900 dans la Sicile brulante et rurale, au sein d’une famille analphabète, elle devient une vraie Princesse avec un vrai palais et un vrai Prince. Mais, ce n’est pas une Princesse Walt Disney. Femme instruite, libre, indépendante et farouche, Modesta, qui porte bien mal son prénom, traverse toute la première moitié du XXème siècle, nous entrainant avec elle au milieu des vignes et luttant contre le fascisme.

 

Communiste et féministe, elle prend le fusil comme elle affirme sa bisexualité : avec ferveur et sans honte. Modesta adopte, aime, se bat. Pendant plus de 600 pages notre pouls bat avec le sien. Roman initiatique, on perçoit la force incroyable de Modesta et on veut apprendre d’elle.

 

Quand j’ai commencé ce livre, j’ai eu beaucoup de mal avec le style. Ecrit à la 3ème personne, Goliarda Sapienza prête parfois sa plume à Modesta le temps de quelques paragraphes. Alors le style se fait dur, bouillonnant, brut. Quand l’auteure reprend la plume, c’est pour poser un dialogue sans locuteurs au milieu du torrent de mots.

Il faut s’accrocher, mais le bénéfice retiré vaut bien de s’adapter au style de Modesta.

 

L’Art de la Joie c’est aussi un livre maudit pour lequel son auteure a tout sacrifié. Pendant dix ans, elle a cessé de jouer au théâtre et au cinéma. Goliarda Sapienza a vendu tout ce qu’elle possédait, meubles compris et a vécu dans la pauvreté pour se consacrer à ce qui deviendra son chef d’œuvre. Un chef d’œuvre qui ne sera publié que deux ans après sa mort et passera inaperçu pendant près de 10 ans.

 

On en sort avec une immense gratitude pour cette femme qui a tout laissé pour nous faire partager l’extraordinaire vie de Modesta.

Une lecture qui laisse des traces pendant longtemps. Une ode à la liberté.

 

Le Village du Péché

[TW harcèlement sexuel et viol]

Le Village du Péché, 1927, Olga Préobrajanskaïa

Le village du péché c’est une histoire de femmes fortes et de femmes fragiles. C’est un film sur le harcèlement sexuel et le viol. C’est un film toujours d’actualité qui a été réalisé en 1927 par une femme : Olga Préobrajanskaïa. Elle a réalisé une dizaine de film, malheureusement, Le Village du Péché, est le seul disponible en France…

Il débute au printemps 1914.Vassili Shironine, patriarche acariâtre et libidineux a un garçon et une fille tous deux en âge de se marier. La fille Wassilissa, se rebelle contre son père qui refuse d’accorder sa main à un simple forgeron et quitte la maison familiale pour s’enfuir avec celui qu’elle aime mais qu’elle ne pourra pas épouser (pas le consentement du père, tout ça) (spoiler, ce personnage est sublime et j’en suis une très grande fan). Vassili décide de marier son fils Ivan à une orpheline Anna. Ça tombe bien, les 2 jouvenceaux sont amoureux. Sauf que ce n’est pas par grandeur d’âme ni par romantisme qu’il pousse à ce mariage, c’est juste que le vieux barbon convoite secrètement la jeune Ana. Peu de temps après le mariage, la Première Guerre Mondiale arrive et Ivan doit rejoindre le front. Anna, se retrouve seule chez son beau-père, prise entre la maîtresse de Wassili qui l’exploite en lui donnant les tâches les plus ingrates et le harcèlement de plus en plus menaçant du patriarche qui profite de la disparition de son fils.

Si le fond est dur, la forme est magnifique. Le village du péché, c’est aussi la splendeur d’images de nature et d’animaux. Ce sont les magnifiques costumes traditionnels des personnages féminins. Ce film semble intemporel et est pourtant ancré dans son époque. La réalisatrice a tourné pendant 2 ans (de 1926 à 1927) pour saisir le rythme des saisons.

Mais Le village du péché est avant tout un film féministe. Le scénario, écrit par un homme et une femme, fait de la scène de viol (qui est plus suggérée qu’autre chose) l’aboutissement d’un processus, celui du harcèlement. Un harcèlement de plus en plus poussé et feint d’être ignoré jusqu’à l’agression mais aussi la honte se retournant contre la victime. Tout ce que beaucoup de films ignorent ou nient, encore dans le cinéma du XXIème siècle, Olga Probrajanskaïa parvient à le décrire.

Pourquoi ce film est féministe ? Parce Wassilissa, parce que Ana.

Wassilissa défie son père prend sa vie en main et fait fi du regard réprobateur de tous les villageois. Jusqu’à la fin du film elle vivra sa vie comme elle l’entend. Ce personnage montre une grande force et celle-ci est mise en valeur tout au long du film (je vous ai dit à quel point j’aime ce personnage ?).

Si Ana n’a pas la force de Wassilissa  à aucun moment on en fait un personnage faible. Ana est seule, et fait ce qu’elle peut avec le peu qu’elle a. Le film dénonce la lâcheté des gens, le victim bashing qui rend Ana coupable du viol et dédouane le violeur. Quelque chose qu’on connaît malheureusement toujours presque cent ans après…

La question qu’on pourrait se poser est pourquoi aller voir un film soviétique, muet en noir et blanc sur quelque chose qu’on connaît toutes de près ou de loin ?

Parce que déjà en 1927, des femmes faisaient des films pour dire que ce n’est pas normal, et que ça fait du bien de les voir (en plus le film est beau et les acteurs sont bons. Que demander de plus ?)

100% au test de Bechdel

Disponible gratuitement sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=lCHgdvBW1Gw